Pour une souffrance décomplexée

« L’enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain » de Simone Weil se lit comme une sorte de manifeste, bien paradoxalement puisque ce ne pouvait être l’objectif de cette auteure si diamétralement opposée à l’idée qu’un écrivain puisse devenir « un foyer d’influence », sauf à ce qu’il respecte totalement la « loi », reconnue comme un ensemble d’obligations naturelles de l’être humain envers l’autre. « L’enracinement » énumère ces devoirs pour fonder le droit positif, certes – mais je ne crois pas qu’elle prétende à une déresponsabilisation, qui est forcée dès le moment où l’on qualifie un texte de « manifeste », parce qu’il dicte une conduite à un ensemble, plutôt que de laisser à chaque être humain la possibilité de le digérer, et de remettre son propre comportement en cause.

Alors, disons que « L’enracinement » est une piste de réflexions particulièrement utile dans une société où l’on revendique toujours plus de droits sans jamais évoquer l’obligation de chaque individu, et de la somme de tous les individus, de répondre aux besoins vitaux de tous.

Les besoins vitaux, elle en reconnaît des physiques, et des moraux. Quand on saisit bien les effets d’une carence sur l’individu – cette forme de souffrance qui, refoulée, entraîne la frustration, la mutilation, et enfin la destruction – alors l’on se dote d’une hypothèse supplémentaire sur la raison d’une telle chute morale dans la vie politique française, et dans les choix politiques de ses citoyens.

A l’heure où il est à la mode de juger de la conscience démocratique de tous, de pointer du doigt celui qui choisit un tel plutôt qu’un autre, la déresponsabilisation de la presse, de l’homme politique, et du citoyen comme membre participatif de la société, est grandissante. Seulement, le fait que nous vivions dans un Etat – et je réduis la discussion à cet Etat seul – où un nombre considérable de personnes n’a pas même ses besoins vitaux physiques satisfaits, exige une grande remise en question, plutôt que de tomber dans les raccourcis des considérations monétaires ou partisanes.

Le fait de se voir dépossédé de la jouissance effective de ses droits, comme réponse à ses besoins, engendre ce que Simone Weil définit comme de la souffrance, ou bien du malheur. Mais le malheur en 2017 est devenu un privilège ; notre droit au malheur s’amenuise à mesure que notre compte en banque se remplit. L’élimination du malheur est un fléau parce qu’il crée une frustration indéfinie chez ceux qui, parce qu’ils se sentent inutiles au travail, parce qu’ils ne se sentent pas entendus, parce qu’ils n’ont plus d’espace pour l’initiative ou la responsabilité (qui sont autant des besoins vitaux), sont effectivement aussi malheureux que ceux qui souffrent de carences physiques. Cela explique qu’en Indonésie, l’Homme est plus heureux qu’en Europe.

Cela explique aussi qu’en France, dans notre malheur refoulé, l’on frappe sur le plus faible, celui qui souffre encore plus, sa privation étant perçue comme inacceptable parce que reconnue, considérée (et à bien juste titre d’ailleurs).

Reconnaître que la société est malade est un premier pas vers la réhabilitation de l’idée de responsabilité, et de l’idée de revendication juste, non-fantaisiste. L’on descend aujourd’hui dans les rues pour protester contre des choses qui ne sont que des contingences ; mais les 9 ,6 % de chômeurs français, dépravés de besoins élémentaires, se terrent dans une léthargie mortelle, dont le danger n’a d’égal que celui de l’agression (c’est en ces mots qu’elle compare l’Allemagne (agressive) et la France (apathique) des années 40). Dans les deux cas, la conséquence est toujours une aggravation du malheur, un désastre politique, et une mort sociale (parfois littéralement, comme en 40, mais il me semble qu’en 2017, l’aiguillon mondial indique plutôt une léthargie généralisée).

La solution n’est pas simple. Weil, chrétienne convaincue, n’avait besoin au final de convaincre personne quand elle disait qu’il faut « nourrir son prochain », au sens propre comme figuré.

Je suis convaincue, comme l’était David Foster Wallace (dans un discours que je vous recommande et que je pose ici : This is Water), que l’être humain naît bon. Ou, pour emprunter le langage de Weil, qu’il a instinctivement conscience de ses « obligations naturelles ».

Weil soutient que le penchant de la nature humaine est « de ne pas faire attention aux malheureux ». Mais il y a ce qui est de l’ordre du naturel, et il y a ce qui est de l’ordre de l’acquis.

En concentrant nos efforts à reconnaître la souffrance des autres, l’on créera, disons, une « chaîne de conscience » qui est un premier pas vers le rééquilibrage de la justice sociale. Cette considération, Weil l’appelle très simplement le respect, dû à égale mesure à tout être humain. On l’appelle aujourd’hui la compassion, comme s’il s’agissait d’une vertu, comme s’il s’agissait de quelque chose qui se cultive. Non, le respect nous est dû, à tous. Dans la « chaîne de conscience », sa généralisation aurait pour effet de nourrir d’abord le plus faible, puis de répondre aux besoins vitaux de tous. Le privilège serait mesuré par l’élimination de l’état de nécessité et l’éradication des obsessions contingentes, plutôt que par l’argent et tout ce qu’il emporte (le standing social, la démesure, les excès en tout genre). Qui tombe dans l’obsession est dans un état de besoin, même s’il a l’apparence de l’accomplissement.

Une telle société nourrirait tout le monde sans gaver personne ; tout Homme y serait donc enraciné. Je vous laisse avec ce passage de l’essai de Simone Weil, peut-être le seul qu’il faille retenir dans l’optique de la reconstruction d’une nation saine et d’une Europe prospère :

« Chaque être humain a besoin d’avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l’intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie. Les échanges d’influences entre milieux très différents ne sont pas moins indispensables que l’enracinement dans l’entourage naturel. Mais un milieu déterminé doit recevoir une influence extérieure non pas comme un apport, mais comme un stimulant qui rende sa vie propre plus intense. Il ne doit se nourrir des apports extérieurs qu’après les avoir digérés, et les individus qui le composent ne doivent les recevoir qu’à travers lui. »

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