Hommes vs Robots: de la sandbox à la sujétion

Je vous présente l’article de The Guardian qui a causé ma perte dans la nuit de lundi à mardi (comprenez: j’ai fait une semi-insomnie). Voir ici : The meaning of life in a world without work

Ça se lisait comme un roman d’anticipation, un « Meilleur des Mondes » assumé dans le côté cauchemardesque, quelque chose de somme toute plutôt léger puisqu’encore lointain, en principe.

Mais j’ai été tellement dérangée par la façon dont l’auteur comparait la religion à un jeu, que j’ai commencé à chercher des arguments contre cette perception (ça, c’était facile), puis je me suis demandée pourquoi ça avait provoqué une telle révulsion chez moi (ça, c’était moins facile, mais je vais y revenir), et enfin, j’ai voulu proposer autre chose pour cet avenir (et là, c’est devenu un calvaire).

Je n’ai toujours pas eu le déclic. J’aime Simone Weil, dont j’ai parlé dans chacun des articles de ce blog, parce que l’énumération des besoins qu’elle établit dans « L’enracinement » nous confie une grille de lecture précieuse pour l’ensemble des choses que nous devons appréhender. Sa pensée devient donc un point de référence indispensable. La classification des besoins qu’elle propose peut être discutée à l’infini, elle peut être violemment réfutée, même ; mais le seul fait de centrer sa classification autour des nécessités humaines est en soi d’une grande aide. J’avais le sentiment d’avoir gagné en pertinence, et puis, je me retrouve de nouveau sur le carreau.

Dans l’article précité, il est question justement, d’un besoin que l’auteur reconnaît : celui de l’utilité. L’Homme a besoin de se sentir utile. Une définition particulièrement intéressante du terme « utilité » sur internet dispose qu’il s’agit de « l’aptitude d’un bien à satisfaire un besoin ou à créer les conditions favorables à cette satisfaction ».

En cette définition se révèle tout le paradoxe des nouvelles technologies, celui qui m’a gardée dans une espèce de troisième dimension ridicule de laquelle je n’arrivais pas à sortir pour trouver une explication englobante et logique. En théorie, les nouvelles technologies trouvent leur raison d’être dans le fait de faciliter la vie de l’Homme en lui permettant à tout instant et avec un moindre effort de répondre à l’ensemble de ses besoins. Mais, se sentir utile, est précisément l’un de ces besoins. Si les machines ont vocation à remplacer l’Homme, alors il n’y aurait plus, pour la majeure partie de l’humanité, de travail. Les robots produiraient les robots.

Comment dépasser le paradoxe d’une innovation technologique qui nous faciliterait la vie, et dans le même temps, qui annihilerait notre sentiment d’utilité ?

La proposition de l’auteur, selon laquelle l’être humain moyen (ou pour reprendre son expression flatteuse, la « classe inutile ») pourrait envisager son utilité par une activité virtuelle de jeu, n’est pas idiote. Elle prend en compte tous les paramètres rationnels (psychologiques, technologiques), qui semblent converger vers l’idée que cela suffirait à l’épanouissement de l’Homme.

Elle me laisse dubitative dès lors que l’auteur considère que cette nouvelle activité virtuelle suffirait à donner un sens à la vie de l’Homme comme peut le faire présentement la religion.

La religion avec ses codes imaginaires permet à celui qui y prend part de franchir des niveaux, d’accumuler les points, jusqu’au grand final duquel on sort victorieux ou non (comprenez : on accède au Paradis ou pas). L’auteur explique qu’il y a déjà quelques maîtres de ce petit jeu qui vivent en ascètes à Jérusalem. Ils vivent longtemps et se sentent utiles malgré le fait qu’ils ne travaillent pas. Ils voient leur ville sainte sous le spectre de l’instrument biblique ou toraïque un peu comme s’ils jouaient à Pokémon Go.

Mais la comparaison trouve ses limites dans le sens où, ces ascètes, qui prennent part à des rituels, ne s’adonnent pas à la prière pour leur seul plaisir, mais pour le bien de la communauté, ce qui de facto constitue un travail, défini comme « une activité humaine organisée et utile ».

Vous voyez, c’était facile.

Ma deuxième question concerne plus directement l’avenir, et m’est douloureuse parce que je pars avec de gros a prioris liés à mes propres croyances (cf plus bas).

Est-ce que la stimulation intellectuelle (comme celle produite par le jeu) suffit à l’Homme pour qu’il se sente utile ? Ou faut-il qu’il perçoive un sens à son activité (celui de contribuer à la société, à la communauté, ou à une idéologie donnée) ? En d’autres termes, est-ce que la spiritualité, comprise comme tout ce qui est de l’ordre de l’esprit, des valeurs, au-delà d’être un besoin, est une chose innée chez l’Homme, un de ses éléments constitutifs ?

Être convaincu de l’origine déiste de nous-même, c’est aussi être convaincu que nous sommes constitués d’une âme, et que, donc, plus qu’un besoin, la spiritualité est une partie de nous-même.

Dans cet état des choses, l’on voit vite les limites du jeu vidéo, qui nous maintiendrait dans un état végétatif peut-être quelque temps, mais qui n’empêcherait pas les soulèvements des Hommes qui prendraient pleine conscience de l’étroitesse d’une telle vie (en plus d’être poussés à agir à cause de l’inégalité écrasante qui régnerait si l’on tombait sous le coup du scénario imaginé par l’auteur, voir plus bas).

Je n’avais pas mesuré à quel point j’étais convaincu par une telle thèse tant que je ne me suis pas retrouvée confrontée à la possibilité que nous soyons réduits à l’état d’animal sophistiqué. Comme m’avait dit une amie un jour, « le progrès technique, c’est permettre à un singe de piloter un avion ».

Il est évident que devant le chasme grandissant entre ce qui est de l’ordre du spirituel, et ce qui est de l’ordre du matériel, le maintien de la dimension spirituelle de l’Homme telle qu’elle est véhiculée par les vieilles religions présente un danger, pour l’Homme qui ne travaillera pas, comme pour l’Homme qui travaillera.

L’Homme qui « burn-out » ou « bore-out » est celui qui a constitué sa vérité intérieure autour des notions de nécessité, de mesure, et d’entraide, concentrées dans la valeur du travail ou tout du moins de la contribution, et qui par conséquent perçoit l’absurdité de son emploi comparativement au sens qu’il donne à sa vie. Et s’il en a conscience aujourd’hui, ce sera a fortiori le cas dans quelques décennies, quand l’état de nécessité sera anéanti par la robotique.

Pour les gens comme moi, le concept de concentrer la notion d’utilité et de sens dans une réalité ludique et virtuelle, c’est réaliser l’idéal de soumission totale en bernant la majeure partie de l’Humanité qui profitera d’un état de satisfaction suprême mais totalement factice. Elle tombe bien puisque la « classe utile », qui sera sûrement, à bien des égards, aussi misérable que la classe inutile, pourra tranquillement continuer à disposer de 99 % des richesses de ce Monde. (voir concernant cette question un autre article du Guardian: Robots will make the rich even richer).

C’est malheureux, mais je suis plus certaine des passions des Hommes, et surtout de leur envie, que de leur grandeur d’âme. Je ne suis pas sûre qu’ils se dégageront de la soumission par dignité, mais je crois qu’ils le feront par convoitise.

Et qui pourrait les condamner ? Dans un Monde capitaliste où une caste d’êtres humains agite ses richesses, par habitude et sans scrupule, les envies se déchaînent, comme elles le devraient. C’est un instrument de revendication de la justice sociale, le problème étant toutefois que la passion a ça de particulier qu’elle ne connaît pas la mesure ; il n’y en a jamais assez.

L’antagonisme qui se créerait serait totalement insoutenable, plus encore qu’il ne l’est aujourd’hui. Il faudrait donc des sédatifs plus puissants encore que les drogues, la télévision, ou les réseaux sociaux, pour les apaiser. Voilà pour les vertus de la « vie-jeu vidéo ».

Et donc, quelle est la solution ? Éduquer les tout petits à la spiritualité ? Les convaincre du fait que celle-ci et le jeu ne sont pas des nourritures équivalentes ? Que la substance des valeurs que la société choisie a une importance, et que l’on ne peut pas réfuter, au nom de la science et du progrès, l’idée même que l’Homme est fait pour aimer ?

Dans un deuxième temps, faudrait-il limiter le progrès technologique de façon à ce qu’il laisse à l’Homme la possibilité de se rendre utile ? Est-ce même envisageable ?

Je n’ai pas la réponse ; il n’y a pas de fin au calvaire.

Mais il y a peut-être d’autres vérités sur la nature humaine. A défaut d’être un animal spirituel (pardon pour l’oxymore), l’Homme est probablement un animal social. L’Homme saura fort probablement tirer du jeu une valeur morale. Tant que le lien entre les Hommes existe, même dans une dimension totalement virtuelle, il y aura encore et toujours de quoi faire et de quoi espérer.

P.S.: J’ai appris un nouveau mot. « Sandbox ». Oui, je sais ce qu’est un bac à sable. Dans le Monde du jeu vidéo, il « représente la notion de liberté ». C’est à propos, n’est-ce pas?

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