C’est de L’eau (This Is Water)

Lazarus and his Double

« Quelques pensées, exprimées lors d’une occasion importante, sur comment vivre avec compassion »

Voici ma première tentative de traduction d’un des géants des Lettres Américaines de la fin du dernier millénaire, ainsi que du début du nouveau, David Foster Wallace. Le texte qui suit a déjà été traduit une fois par un certain Charles Recoursé, détail qui m’avait échappé jusqu’à-ce que j’en sois au peaufinement de ma propre traduction. Oh well… This Is Water, donc, une adresse donnée en 2005 à l’occasion de la remise de diplômes pour les nouveaux licenciés de Kenyon College, dans l’état de l’Ohio (et visionable sur yourteub) sera la seule fois que DFW posera aussi directement, et en publique, ce genre de questions on va dire fondamentales, alors qu’il patoge au milieu d’un roman, The Pale King (« Le Roi Pâle »), qu’il écrit depuis bientôt 10 ans, qui n’en finit pas, et qui ne…

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« Le gouffre de Padirac? ça sonne comme la fin du Monde. »

Mes amis ont tous un humour fulgurant. Pas toujours brillant, parfois franchement lourd, parce que je les y encourage, avec mes « tire sur mon doigt » et autres âneries. C’est comme cela que l’on communique, et je le vois, toutes mes nouvelles amitiés ont ça en commun que le rire est vite conjoint. Toujours gras, fort, et inconvenant.

Et puis voilà, parfois ils disent des choses drôles et poétiques, un petit éclair de génie traverse leur esprit, et c’est là la beauté d’avoir un interlocuteur aimant; ils ne s’en rendraient même pas compte si je – ou quelqu’un d’autre – ne leur disais pas. C’est un peu ça l’amitié, un match de tennis, où un des joueurs s’arrêterait pour applaudir l’autre, quand il fait un coup de maître.

Samedi je verrai le Gouffre de Padirac. Pas un de mes life goals, il n’a rien à faire dans ma bucket list, mais peut-être le romancerai-je a posteriori; c’est même probable. En tout cas j’espère qu’il me sera donné de sentir un peu de la grâce que l’on trouve souvent dans les choses les plus simples, et qui ne vient jamais vraiment quand on l’attend trop. Alors, au diable la bucket list! Soyons spontanés, vivons dangereusement, comme à la fin du Monde.

A la recherche de l’âme latine pt.2.

 

Scende ruzzolando
dai tetti di lamiera
indugiando sulla scritta
« Bevi Coca Cola ».
Scende dai presepi vivi
appena giunge sera…
Quando musica e miseria
diventan cosa sola.
La gioia della vita.
La vita dentro agli occhi dei bambini denutriti,
allegramente malvestiti
che nessun detersivo potente può aver
veramente sbiaditi.
E corre sulle spiagge atlantiche
seguendo il calcio di un pallone,
per finire nel grembo di grosse mamme antiche
dalla pelle marrone.
E s’agita nel sangue delle genti dai canti
e dalle risa rinvigorite
che nessuna forza, per quanto potente, può aver
veramente piegate.

***

Elle descend, dégoulinante,
Par dessus les toits de tôle,
Elle s’attarde sur les panneaux  « buvez du coca-cola »,
Elle descend des crèches vivantes, dès que la nuit tombe…Quand musique et misère se conjuguent,
La joie de la vie.
La vie dans le regard des enfants affamés, allègrement mal vêtus, que nulle lessive ne peut avoir vraiment attaqué.
Elle court sur les plages atlantiques,
suivant la course d’un ballon,
pour se loger auprès de grosses maman antiques, à la peau tannée.
Elle s’agite dans le sang des gens donnant une puissance telle à leurs chants et leurs rires, qu’aucune force, ne peut vraiment les briser.

 

A la recherche de l’âme latine pt.1.

Âme : du latin « anima », « souffle, respiration ». Principe vital et spirituel, immanent ou transcendant, qui animerait le corps d’un être vivant.

Le terme « latin », lui, renvoie à des réalités multiples. S’il est substantiellement sûrement plus difficile de parler d’ « âme » que de culture latine, cette dernière a été si prévalente, pendant si longtemps, qu’elle évoque aujourd’hui tellement de choses différentes. Le « latin », c’est la langue, c’est l’alphabet, c’est le lover, c’est l’Église, c’est le droit, c’est le territoire, c’est l’Amérique, et c’est l’habitant du « Latium ». Cette dernière désignation, la moins extravagante, apporte toutefois un élément de définition important. Le « Latium », c’est cette région centrale de l’Italie, où se trouve Rome. Parce que Rome est notoirement le centre du Monde, et que tous les chemins y mènent, c’est logiquement que les Romains ont baptisé leur territoire de « notre Terre ».

Latium. Notre Terre. Qui est aux cieux.

L’âme latine, c’est donc le souffle de la terre.

Lorsqu’on lui accole l’adjectif « latin », l’on donne à l’âme un nouveau territoire de repos. Elle qui, dans sa déclinaison saxonne, « appartenait à la mer/au lac », greffe ses poumons dans le sol.

Par synesthésie, la terre évoque des sons primitifs et des couleurs chaleureuses : le marron, l’ocre, et la tuile. Elle est nourricière, rustique, et sale. Elle est modelée par les vents, les pluies, et surtout par le Soleil. Dans la gestuelle des locuteurs italiens, dans les ruelles étroites des villes du Sud, dans la nourriture riche, grasse, et parfumée de la Méditerranée, dans les danses andalouses, l’on reconnaît toutes ces influences.

Est-ce un même souffle qui anime donc la moitié Sud de l’Europe, et par extension l’Amérique Latine ? J’ai des amis qui se décrivent comme des « latins » ; d’autres comme des « purs produits du Sud ». Est-ce qu’ils sont mû (et émus) par la même vérité ? Est-ce universel de, comme moi, pleurer sur un fado, sans même en comprendre un mot, parce qu’il touche une corde sensible, indéfinissable ?

Plus que l’Histoire, le bon vin, les belles femmes, les beaux vêtements, c’est la Dolce Vita qui continue d’attirer en Italie des hordes de touristes, et qui fait que je fantasme jour et nuit à l’idée de poser mes bagages dans la campagne toscane. La Dolce Vita, c’est le mérite de l’âme latine ; animés par la terre, nos corps latins se délectent de ses dons, se dorent au Soleil, souvent jusqu’à l’oisiveté et l’excès. C’est qu’ils sont trop attachés à la vie pour même entrevoir la mort.

L’âme germanique a ses vertus ; elle est plus puissante, plus conquérante, plus brave. Elle ne s’inquiète pas de l’inhospitalité, du froid, des fonds marins. L’âme latine est lente ; elle vit pour pousser ses racines dans la familiarité et l’abondance. Empiriquement, il est facile de comprendre pourquoi l’âme germanique a le dessus. Mais l’âme latine aura toujours aux yeux du Monde le monopole de la suavité. Son berceau – l’Italie, la France, l’Espagne, le Portugal – continuera donc de fleurir, tant qu’en son sein l’on célébrera, au-dessus de toute autre force, la joie de vivre.

Anima-Latina-cover

Pardonnez-moi cette envolée lyrique, et appréciez plutôt, en pt.2., le magnifique « Anima Latina » de Lucio Battisti, où Mogol, en quelques bribes de mots, nous révèle le grand secret de l’âme latine, déferlant sur les favelas, et instillant de la vie dans la misère.

Hommes vs Robots: de la sandbox à la sujétion

Je vous présente l’article de The Guardian qui a causé ma perte dans la nuit de lundi à mardi (comprenez: j’ai fait une semi-insomnie). Voir ici : The meaning of life in a world without work

Ça se lisait comme un roman d’anticipation, un « Meilleur des Mondes » assumé dans le côté cauchemardesque, quelque chose de somme toute plutôt léger puisqu’encore lointain, en principe.

Mais j’ai été tellement dérangée par la façon dont l’auteur comparait la religion à un jeu, que j’ai commencé à chercher des arguments contre cette perception (ça, c’était facile), puis je me suis demandée pourquoi ça avait provoqué une telle révulsion chez moi (ça, c’était moins facile, mais je vais y revenir), et enfin, j’ai voulu proposer autre chose pour cet avenir (et là, c’est devenu un calvaire).

Je n’ai toujours pas eu le déclic. J’aime Simone Weil, dont j’ai parlé dans chacun des articles de ce blog, parce que l’énumération des besoins qu’elle établit dans « L’enracinement » nous confie une grille de lecture précieuse pour l’ensemble des choses que nous devons appréhender. Sa pensée devient donc un point de référence indispensable. La classification des besoins qu’elle propose peut être discutée à l’infini, elle peut être violemment réfutée, même ; mais le seul fait de centrer sa classification autour des nécessités humaines est en soi d’une grande aide. J’avais le sentiment d’avoir gagné en pertinence, et puis, je me retrouve de nouveau sur le carreau.

Dans l’article précité, il est question justement, d’un besoin que l’auteur reconnaît : celui de l’utilité. L’Homme a besoin de se sentir utile. Une définition particulièrement intéressante du terme « utilité » sur internet dispose qu’il s’agit de « l’aptitude d’un bien à satisfaire un besoin ou à créer les conditions favorables à cette satisfaction ».

En cette définition se révèle tout le paradoxe des nouvelles technologies, celui qui m’a gardée dans une espèce de troisième dimension ridicule de laquelle je n’arrivais pas à sortir pour trouver une explication englobante et logique. En théorie, les nouvelles technologies trouvent leur raison d’être dans le fait de faciliter la vie de l’Homme en lui permettant à tout instant et avec un moindre effort de répondre à l’ensemble de ses besoins. Mais, se sentir utile, est précisément l’un de ces besoins. Si les machines ont vocation à remplacer l’Homme, alors il n’y aurait plus, pour la majeure partie de l’humanité, de travail. Les robots produiraient les robots.

Comment dépasser le paradoxe d’une innovation technologique qui nous faciliterait la vie, et dans le même temps, qui annihilerait notre sentiment d’utilité ?

La proposition de l’auteur, selon laquelle l’être humain moyen (ou pour reprendre son expression flatteuse, la « classe inutile ») pourrait envisager son utilité par une activité virtuelle de jeu, n’est pas idiote. Elle prend en compte tous les paramètres rationnels (psychologiques, technologiques), qui semblent converger vers l’idée que cela suffirait à l’épanouissement de l’Homme.

Elle me laisse dubitative dès lors que l’auteur considère que cette nouvelle activité virtuelle suffirait à donner un sens à la vie de l’Homme comme peut le faire présentement la religion.

La religion avec ses codes imaginaires permet à celui qui y prend part de franchir des niveaux, d’accumuler les points, jusqu’au grand final duquel on sort victorieux ou non (comprenez : on accède au Paradis ou pas). L’auteur explique qu’il y a déjà quelques maîtres de ce petit jeu qui vivent en ascètes à Jérusalem. Ils vivent longtemps et se sentent utiles malgré le fait qu’ils ne travaillent pas. Ils voient leur ville sainte sous le spectre de l’instrument biblique ou toraïque un peu comme s’ils jouaient à Pokémon Go.

Mais la comparaison trouve ses limites dans le sens où, ces ascètes, qui prennent part à des rituels, ne s’adonnent pas à la prière pour leur seul plaisir, mais pour le bien de la communauté, ce qui de facto constitue un travail, défini comme « une activité humaine organisée et utile ».

Vous voyez, c’était facile.

Ma deuxième question concerne plus directement l’avenir, et m’est douloureuse parce que je pars avec de gros a prioris liés à mes propres croyances (cf plus bas).

Est-ce que la stimulation intellectuelle (comme celle produite par le jeu) suffit à l’Homme pour qu’il se sente utile ? Ou faut-il qu’il perçoive un sens à son activité (celui de contribuer à la société, à la communauté, ou à une idéologie donnée) ? En d’autres termes, est-ce que la spiritualité, comprise comme tout ce qui est de l’ordre de l’esprit, des valeurs, au-delà d’être un besoin, est une chose innée chez l’Homme, un de ses éléments constitutifs ?

Être convaincu de l’origine déiste de nous-même, c’est aussi être convaincu que nous sommes constitués d’une âme, et que, donc, plus qu’un besoin, la spiritualité est une partie de nous-même.

Dans cet état des choses, l’on voit vite les limites du jeu vidéo, qui nous maintiendrait dans un état végétatif peut-être quelque temps, mais qui n’empêcherait pas les soulèvements des Hommes qui prendraient pleine conscience de l’étroitesse d’une telle vie (en plus d’être poussés à agir à cause de l’inégalité écrasante qui régnerait si l’on tombait sous le coup du scénario imaginé par l’auteur, voir plus bas).

Je n’avais pas mesuré à quel point j’étais convaincu par une telle thèse tant que je ne me suis pas retrouvée confrontée à la possibilité que nous soyons réduits à l’état d’animal sophistiqué. Comme m’avait dit une amie un jour, « le progrès technique, c’est permettre à un singe de piloter un avion ».

Il est évident que devant le chasme grandissant entre ce qui est de l’ordre du spirituel, et ce qui est de l’ordre du matériel, le maintien de la dimension spirituelle de l’Homme telle qu’elle est véhiculée par les vieilles religions présente un danger, pour l’Homme qui ne travaillera pas, comme pour l’Homme qui travaillera.

L’Homme qui « burn-out » ou « bore-out » est celui qui a constitué sa vérité intérieure autour des notions de nécessité, de mesure, et d’entraide, concentrées dans la valeur du travail ou tout du moins de la contribution, et qui par conséquent perçoit l’absurdité de son emploi comparativement au sens qu’il donne à sa vie. Et s’il en a conscience aujourd’hui, ce sera a fortiori le cas dans quelques décennies, quand l’état de nécessité sera anéanti par la robotique.

Pour les gens comme moi, le concept de concentrer la notion d’utilité et de sens dans une réalité ludique et virtuelle, c’est réaliser l’idéal de soumission totale en bernant la majeure partie de l’Humanité qui profitera d’un état de satisfaction suprême mais totalement factice. Elle tombe bien puisque la « classe utile », qui sera sûrement, à bien des égards, aussi misérable que la classe inutile, pourra tranquillement continuer à disposer de 99 % des richesses de ce Monde. (voir concernant cette question un autre article du Guardian: Robots will make the rich even richer).

C’est malheureux, mais je suis plus certaine des passions des Hommes, et surtout de leur envie, que de leur grandeur d’âme. Je ne suis pas sûre qu’ils se dégageront de la soumission par dignité, mais je crois qu’ils le feront par convoitise.

Et qui pourrait les condamner ? Dans un Monde capitaliste où une caste d’êtres humains agite ses richesses, par habitude et sans scrupule, les envies se déchaînent, comme elles le devraient. C’est un instrument de revendication de la justice sociale, le problème étant toutefois que la passion a ça de particulier qu’elle ne connaît pas la mesure ; il n’y en a jamais assez.

L’antagonisme qui se créerait serait totalement insoutenable, plus encore qu’il ne l’est aujourd’hui. Il faudrait donc des sédatifs plus puissants encore que les drogues, la télévision, ou les réseaux sociaux, pour les apaiser. Voilà pour les vertus de la « vie-jeu vidéo ».

Et donc, quelle est la solution ? Éduquer les tout petits à la spiritualité ? Les convaincre du fait que celle-ci et le jeu ne sont pas des nourritures équivalentes ? Que la substance des valeurs que la société choisie a une importance, et que l’on ne peut pas réfuter, au nom de la science et du progrès, l’idée même que l’Homme est fait pour aimer ?

Dans un deuxième temps, faudrait-il limiter le progrès technologique de façon à ce qu’il laisse à l’Homme la possibilité de se rendre utile ? Est-ce même envisageable ?

Je n’ai pas la réponse ; il n’y a pas de fin au calvaire.

Mais il y a peut-être d’autres vérités sur la nature humaine. A défaut d’être un animal spirituel (pardon pour l’oxymore), l’Homme est probablement un animal social. L’Homme saura fort probablement tirer du jeu une valeur morale. Tant que le lien entre les Hommes existe, même dans une dimension totalement virtuelle, il y aura encore et toujours de quoi faire et de quoi espérer.

P.S.: J’ai appris un nouveau mot. « Sandbox ». Oui, je sais ce qu’est un bac à sable. Dans le Monde du jeu vidéo, il « représente la notion de liberté ». C’est à propos, n’est-ce pas?

Je m’enracine

Lectrice, lecteur, bonjour.

L’idée de créer un blog est indissociable de l’idée de conquête.

Je suis toute novice ; j’ai fait mes premiers balbutiements de blogueuse en cinquième, sur mon skyblog, qui avait lui l’objectif plus noble de faire la même chose que les autres. Aujourd’hui, parmi les milles choses que je pourrais faire de ma vie et de mon trop-plein de temps libre, je choisis une activité qui implique d’être lue et d’être vue. Le blog assouvit mon besoin de me donner en spectacle.

Le nom de mon blog fait référence au mien, et fait référence à Nietzsche que je n’aime pas beaucoup. Mais je trouve ça suffisamment drôle, et je trouve qu’il répond bien à l’objectif de donner le ton ; ici, j’espère parler littérature, philosophie, et rencontres, et amours, et tout ce qui est stimulant.

Mon crédo est simple. C’est peut-être juste simplement le crédo. Mais résumons-le par ces deux mots : humilité et audace.

J’espère faire les rencontres qu’il faut ici pour apprendre, et pour prendre des risques. Sachez surtout que même si je dis (toujours) que j’ai raison, j’adore que l’on me prouve que j’ai tort.