De la force créatrice de l’abandon

Mère Marie Skobtsov a ça de commun avec Simone Weil, qu’elle s’est refusée le confort de l’appartenance et de la stabilité pour s’approcher au plus près de la communauté des Hommes. Elle a sillonné l’Europe et a refusé de se rattacher à un couvent. Simone Weil, bien que chrétienne convaincue, a, elle, refusé le baptême. Je ne crois pas qu’il y ait de meilleure définition de l’idée de sortir de sa « comfort zone », que celle de prendre part au chaos de la vie humaine pour se conformer à, et nourrir sa vérité intérieure.

C’est intéressant de noter que ces deux femmes ont péri dans des circonstances similaires, en faisant sacrifice de leur vie d’une façon qui ne peut être qu’authentique tellement elle est tragique ; l’une est morte de faim et d’épuisement après avoir continuellement choisi de donner ses rations de nourriture à des résistants, et l’autre a pris la direction du camp de Ravensbrück pour avoir secouru des juifs.

Mère Skobtsov écrivait sur les dangers des formes rituelles de la pratique de la Foi, qu’on peut étendre à toute forme de spiritualité. Devant le désordre auquel doit faire face « l’Homme d’aujourd’hui » (nous sommes approximativement entre les deux Guerres, quand elle écrit), son âme cherche le « confort intérieur », « un monde intérieur parfaitement déterminé et réglé ». A l’extérieur de lui, cela se manifeste par sa volonté d’être guidé, mené par des « directives concrètes » qui nous indiquent comment croire, quoi penser. La conséquence est une dilution totale de la force créatrice de tout Homme, et la réduction à néant de tout exploit dont il est pourtant capable.

Un sermon particulièrement convaincant que j’ai eu l’occasion d’entendre vantait les mérites de l’audace. Je la perçois comme une forme instantanée de courage. Le courage est une ligne directrice. L’audace est une force invisible qui nous pousse momentanément à faire ce qui est parfois inconvenant. De l’audacieux l’on dit même souvent qu’il est insolent.

Du Monde dans lequel nous vivons, je reçois une grande contradiction. Ceux qui donnent des leçons sous la forme de cours magistraux sur la spiritualité (je pense par exemple à certains ted talks), nous enjoignent de faire preuve de courage. La confiance en soi, en ses ressources, est le maître-mot. En parallèle, ces mêmes personnes disent cultiver leur spiritualité propre, celle qui légitime qu’ils parlent au nom de tous, par les moyens de la méditation, du yoga, de la transcendance. Ceux qui me connaissent bien savent que cela m’a toujours dérangé, même si je n’ai jamais vraiment su comment articuler mes idées sur la question.

En somme, il m’apparaît qu’en se purgeant intérieurement de toute émotion négative, allant jusqu’à nous enjoindre de nous éloigner des « gens négatifs », ils se dérobent. Les allures extérieures de courage et de confiance qu’ils véhiculent ne sont pas du tout en alignement avec ce qu’ils prêchent.

Et surtout, surtout, ils en oublient l’humilité.

C’est peut-être aussi une question de médium – gesticuler sur une scène d’une grande métropole internationale devant un public de toute façon privilégié semble toujours traduire un message, justement, de privilège. Mais ce n’est sûrement qu’une infime partie de ce qu’ils sont, de leur action.

En cela, je ne veux pas me montrer trop dure. Et à vrai dire, je suis la première à faire preuve de peu de courage ; mais je condamne ce discours aujourd’hui parce qu’il m’est, si je ne me concentre pas, très difficile d’y échapper, et parfois, même, je le tiens responsable de mon propre égoïsme. C’est que j’ai conscience que moi, comme tous, je suis influencée par ce que l’on me martèle, surtout si c’est bien dit, et surtout si ça m’arrange.

Je crois que les honneurs sont dus à ceux qui se mélangent à la misère, sans discrimination. La misère humaine prend des formes diverses. Il y a vraiment de quoi faire.

Marie Skobtsov parlait de son temps, qui, vous le savez bien, montre beaucoup de similitudes au nôtre. Elle disait que « c’est à l’extérieur de l’Église que l’individu trouvait des possibilités d’incarner son désir d’amour, de sacrifice, d’exploit ; car à l’intérieur, tout ce qui était différent, tout ce qui allait à contre-courant, était considéré comme en opposition, et se trouvait en butte aux critiques et aux persécutions ». Avant de former une nouvelle sorte de secte de la spiritualité alternative, l’Humanisme s’exprimait à travers des individus qui cherchaient à échapper à d’autres oppressions (religieuses surtout) pour accomplir leur vérité.

Aujourd’hui, il est clair que de telles tensions existent toujours. Les vieilles religions anéantissent toute fantaisie altruiste, et c’est rarement à ceux qui se vantent de leur piété que l’on peut donner ces honneurs, ou bien à ceux qui se vantent de quoi que ce soit, d’ailleurs.

La réalité, c’est que l’on ne peut « vivre correctement », à savoir, selon les conventions actuelles, vivre heureux, aider les autres, aimer la vie, créer, procréer, et remplir ses objectifs, en vertu de quatre pauvres phrases postées sur facebook qui se lisent comme un mantra, comme un verset, comme une sourate.

L’abandon de soi, pour son propre bien, et pour celui des autres, est un choix  et un risque continuels qui est parasité par les discours égoïstes et moralisateurs qui maintiennent l’Homme dans son sentiment d’impuissance. Mais le miracle que nous croyons voir sur cette scène n’est qu’une pâle imitation, souillée par l’égocentrisme, de celui qui réside en chacun de nous. Encourageons-nous mutuellement à y croire !

Je vous laisse de nouveau avec un passage du « Sacrement du frère », la biographie écrite par Hélène Klépinine réunissant nombre des textes de Mère Marie Skobtsov, Sainte Marie de Paris.

« A l’heure actuelle, ce type de piété (rituelle) a tendance à se répandre, si grands sont la solitude et l’accablement où se trouve plongée l’âme de l’homme aujourd’hui. Elle ne cherche pas l’exploit, elle craint toute charge insurmontable, elle ne veut plus chercher et connaître la désillusion. L’air raréfié et âpre de l’amour sacrificiel est au-dessus de ses forces. Si la vie ne l’a pas ménagée et ne lui a pas donné la réussite et la stabilité extérieures, elle va d’autant plus fébrilement chercher le confort intérieur, un monde intérieur parfaitement déterminé et réglé. Elle jette sur le chaos le voile solide de ce qui est convenu et autorisé, et le chaos cesse de la tourmenter. Elle connaît la force des exorcismes magiques, souvent exprimés dans des formules obscures ; tel un derviche, elle connaît la puissance du geste et de la posture. La voici protégée et rassurée. Voilà qui explique le succès de ce type ritualiste de piété, et il est probable qu’il va perdurer encore longtemps. L’époque, du reste, favorise son éclosion. Dans le Monde entier, nous remarquons une soif de directives concrètes : comment croire, pour quoi lutter, comment se comporter, que dire, que penser. Le Monde a soif de guides autoritaires menant une masse aveugle et fervente. Nous connaissons la dictature la plus terrible qui ait jamais existé : la dictature de l’idée. Un centre infaillible sous la forme d’un parti ou d’un guide ordonne de penser ou d’agir de telle ou telle façon, et aussitôt – avec quelle étonnante et incompréhensible facilité ! – l’homme se hâte de remodeler son monde intérieur en fonction de cette directive, persuadé de son infaillibilité ».

Pour une souffrance décomplexée

« L’enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain » de Simone Weil se lit comme une sorte de manifeste, bien paradoxalement puisque ce ne pouvait être l’objectif de cette auteure si diamétralement opposée à l’idée qu’un écrivain puisse devenir « un foyer d’influence », sauf à ce qu’il respecte totalement la « loi », reconnue comme un ensemble d’obligations naturelles de l’être humain envers l’autre. « L’enracinement » énumère ces devoirs pour fonder le droit positif, certes – mais je ne crois pas qu’elle prétende à une déresponsabilisation, qui est forcée dès le moment où l’on qualifie un texte de « manifeste », parce qu’il dicte une conduite à un ensemble, plutôt que de laisser à chaque être humain la possibilité de le digérer, et de remettre son propre comportement en cause.

Alors, disons que « L’enracinement » est une piste de réflexions particulièrement utile dans une société où l’on revendique toujours plus de droits sans jamais évoquer l’obligation de chaque individu, et de la somme de tous les individus, de répondre aux besoins vitaux de tous.

Les besoins vitaux, elle en reconnaît des physiques, et des moraux. Quand on saisit bien les effets d’une carence sur l’individu – cette forme de souffrance qui, refoulée, entraîne la frustration, la mutilation, et enfin la destruction – alors l’on se dote d’une hypothèse supplémentaire sur la raison d’une telle chute morale dans la vie politique française, et dans les choix politiques de ses citoyens.

A l’heure où il est à la mode de juger de la conscience démocratique de tous, de pointer du doigt celui qui choisit un tel plutôt qu’un autre, la déresponsabilisation de la presse, de l’homme politique, et du citoyen comme membre participatif de la société, est grandissante. Seulement, le fait que nous vivions dans un Etat – et je réduis la discussion à cet Etat seul – où un nombre considérable de personnes n’a pas même ses besoins vitaux physiques satisfaits, exige une grande remise en question, plutôt que de tomber dans les raccourcis des considérations monétaires ou partisanes.

Le fait de se voir dépossédé de la jouissance effective de ses droits, comme réponse à ses besoins, engendre ce que Simone Weil définit comme de la souffrance, ou bien du malheur. Mais le malheur en 2017 est devenu un privilège ; notre droit au malheur s’amenuise à mesure que notre compte en banque se remplit. L’élimination du malheur est un fléau parce qu’il crée une frustration indéfinie chez ceux qui, parce qu’ils se sentent inutiles au travail, parce qu’ils ne se sentent pas entendus, parce qu’ils n’ont plus d’espace pour l’initiative ou la responsabilité (qui sont autant des besoins vitaux), sont effectivement aussi malheureux que ceux qui souffrent de carences physiques. Cela explique qu’en Indonésie, l’Homme est plus heureux qu’en Europe.

Cela explique aussi qu’en France, dans notre malheur refoulé, l’on frappe sur le plus faible, celui qui souffre encore plus, sa privation étant perçue comme inacceptable parce que reconnue, considérée (et à bien juste titre d’ailleurs).

Reconnaître que la société est malade est un premier pas vers la réhabilitation de l’idée de responsabilité, et de l’idée de revendication juste, non-fantaisiste. L’on descend aujourd’hui dans les rues pour protester contre des choses qui ne sont que des contingences ; mais les 9 ,6 % de chômeurs français, dépravés de besoins élémentaires, se terrent dans une léthargie mortelle, dont le danger n’a d’égal que celui de l’agression (c’est en ces mots qu’elle compare l’Allemagne (agressive) et la France (apathique) des années 40). Dans les deux cas, la conséquence est toujours une aggravation du malheur, un désastre politique, et une mort sociale (parfois littéralement, comme en 40, mais il me semble qu’en 2017, l’aiguillon mondial indique plutôt une léthargie généralisée).

La solution n’est pas simple. Weil, chrétienne convaincue, n’avait besoin au final de convaincre personne quand elle disait qu’il faut « nourrir son prochain », au sens propre comme figuré.

Je suis convaincue, comme l’était David Foster Wallace (dans un discours que je vous recommande et que je pose ici : This is Water), que l’être humain naît bon. Ou, pour emprunter le langage de Weil, qu’il a instinctivement conscience de ses « obligations naturelles ».

Weil soutient que le penchant de la nature humaine est « de ne pas faire attention aux malheureux ». Mais il y a ce qui est de l’ordre du naturel, et il y a ce qui est de l’ordre de l’acquis.

En concentrant nos efforts à reconnaître la souffrance des autres, l’on créera, disons, une « chaîne de conscience » qui est un premier pas vers le rééquilibrage de la justice sociale. Cette considération, Weil l’appelle très simplement le respect, dû à égale mesure à tout être humain. On l’appelle aujourd’hui la compassion, comme s’il s’agissait d’une vertu, comme s’il s’agissait de quelque chose qui se cultive. Non, le respect nous est dû, à tous. Dans la « chaîne de conscience », sa généralisation aurait pour effet de nourrir d’abord le plus faible, puis de répondre aux besoins vitaux de tous. Le privilège serait mesuré par l’élimination de l’état de nécessité et l’éradication des obsessions contingentes, plutôt que par l’argent et tout ce qu’il emporte (le standing social, la démesure, les excès en tout genre). Qui tombe dans l’obsession est dans un état de besoin, même s’il a l’apparence de l’accomplissement.

Une telle société nourrirait tout le monde sans gaver personne ; tout Homme y serait donc enraciné. Je vous laisse avec ce passage de l’essai de Simone Weil, peut-être le seul qu’il faille retenir dans l’optique de la reconstruction d’une nation saine et d’une Europe prospère :

« Chaque être humain a besoin d’avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l’intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie. Les échanges d’influences entre milieux très différents ne sont pas moins indispensables que l’enracinement dans l’entourage naturel. Mais un milieu déterminé doit recevoir une influence extérieure non pas comme un apport, mais comme un stimulant qui rende sa vie propre plus intense. Il ne doit se nourrir des apports extérieurs qu’après les avoir digérés, et les individus qui le composent ne doivent les recevoir qu’à travers lui. »